Markind Epsilon Eridani Poussières – Chapitre 1 – Hurlements

Markind epsilon eridani poussières chapitre 1 couverture

Bienvenue à vous, ci-dessous, le texte complet du premier chapitre du roman de science-fiction Markind Epsilon Eridani Poussières. 

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Bonne lecture.

L’auteur, Philippe Ruaudel

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Chapitre 1 - Hurlements

Mes enfants, vous ne serez jamais seuls.

Il y aura toujours le souvenir.

Eran, Maître de Saruan-c

 Le vent faisait battre la bâche à intervalles réguliers. Elle fermait une partie de l’ouverture naturelle donnant sur le canyon. Le claquement bruyant et répété tira Eran de son sommeil. Il se leva machinalement, une fois de plus, pour replacer la lourde pierre qui la maintenait en place. Au passage, il jeta un coup d’œil rapide à l’extérieur. Le vent soufflait toujours puissamment. Ce ne sera pas encore une journée à mettre mon nez dehors, pensa-t-il, résigné, en se recouchant sur son frêle matelas. Il se gratta nerveusement le visage. Sa barbe brune de plusieurs jours, qu’il portait à contrecœur, le démangeait. Malgré tout, elle lui donnait une impression de maîtrise sur le temps qui s’écoulait. Une fois rasée, elle rouvrirait sur un nouveau cycle. Tout en essayant de trouver une position plus confortable, Eran était à l’écoute des bruits environnants. Il finit par se rendormir.

 Cet endroit de Saruan-c, deuxième planète du système Saruan, était balayé régulièrement par des vents plus ou moins forts. Mais dans la configuration étroite du canyon, ils se montraient accélérés, et, en conséquence, violents. Inlassablement, ils charriaient un sable fin qui pouvait altérer le matériel et gêner les hommes. Cela faisait plus d’une semaine qu’Eran vivait reclus sur le flanc de la paroi d’une partie de canyon étroit. Cet endroit faisait d’ailleurs plus penser à un boyau. Cependant, au-delà de trois kilomètres, il s’ouvrait sur une largeur beaucoup plus importante. Eran avait trouvé refuge dans une poche rocheuse naturelle. L’humanité avait privilégié ce type d’habitat depuis ses débuts sur sa planète d’origine, la Terre. Une fois de plus, ce schéma se répétait à une distance gigantesque.

 Le pupitre d’information mobile, appelé plus communément PIM, généra une légère lumière bleutée qui s’accentua pour éveiller son porteur, suivie d’une légère vibration. Mais Eran était déjà réveillé, il regardait le plafond irrégulier de sa chambre de fortune. Il passa la main par réflexe sur l’appareil, le regard perdu dans ses pensées. Il les laissait envahir son esprit sans filtre. C’était, depuis de longues années, bien avant qu’il embarque sur le Markind Epsilon Eridani, une de ses méthodes pour éveiller son esprit. Ainsi, les idées fusaient dans sa tête : s’alimenter en eau, vérifier les réserves, manger juste ce qu’il faut pour tenir la journée, vérifier son matériel, effectuer des petites tâches de maintenance, s’alimenter, vérifier l’état de son environnement et sa sécurité, observer le canyon à la recherche d’une accalmie météorologique, programmer une éventuelle sortie.

 D’un geste souple, il se releva sur sa couchette et passa ses mains dans ses cheveux longs d’un noir de jais. Il attrapa un ruban joliment décoré pour les attacher d’un geste rapide et précis. Un mouvement répété de nombreuses fois. Pourtant peu pratique pour le port d’un casque ou d’autres équipements, cette longueur de cheveux lui plaisait. Cela lui rappelait ses premières années sur Daucus, sa planète d’origine. En effet, sur cet astre colonisé par l’humanité depuis quelques générations, il était devenu de coutume de laisser pousser les cheveux des enfants. Pour les plus jeunes d’entre eux, le moment de les coiffer était souvent synonyme de courses-poursuites avec les parents. Une des raisons rapportées sur cet usage était le souhait de gommer la différence entre filles et garçons dans leurs premières années. Tôt ou tard, leur corps s’occuperait de les différencier. Pourtant, certains jeunes adolescents daucusiens jouaient d’une apparence androgyne. Eran avait pris part à cette mode. Il en gardait encore l’aspect. Sans réelles formes, il était mince et grand. L’humaniformation, opérée sur le Markind Epsilon Eridani durant son voyage, avait renforcé ses traits. Cette technique de bioingénierie visait à modifier les Hommes pour s’adapter à la vie sur une nouvelle planète. Pour Saruan-c, les modifications avaient été légères et peu visibles. Elles touchaient en priorité la façon dont le corps assimilerait l’atmosphère dense de leur nouvel environnement. L’amélioration tenait aussi à un métabolisme plus efficace dans la gestion de l’énergie. La terraformation avait été bannie par l’humanité, trop coûteuse en ressources et trop destructrice pour la faune et la flore locale.

 Le jeune homme enfila sa combinaison légère. Elle réagit aussitôt à l’état de son porteur. Sa couleur afficha son statut. Le vert couvrit ses manches, indiquant sa spécialité : la biologie et plus précisément, la botanique par une feuille jaune stylisée sur sa poitrine et ses épaules. Les combinaisons, depuis leur développement sur Mars, étaient devenues comme des secondes peaux. Il en existait de plusieurs sortes, s’adaptant aux besoins de leur porteur. Chaque Markind ajoutait des fonctionnalités et améliorait ses capacités. Concentré de haute technologie, il s’agissait d’une belle réussite de coopération humaine qui alliait légèreté et sécurité et contribuait grandement à la réussite des colonisations planétaires successives.

 Au fond de son habitat précaire, un établi improvisé lui donnait un semblant de chez soi. On y retrouvait une partie du matériel nécessaire à la survie des colons en expédition. Divers ustensiles pour se restaurer étaient posés à côté du nettoyeur. Il attrapa un gobelet qu’il remplit avec précaution à partir des deux larges bidons d’eau potable posés à sa droite. La première sera bientôt terminée. Je vais devoir utiliser plus fréquemment le recycleur d’eau, réfléchit rapidement Eran.

 Chaque colonisation de planète avait poussé les humains à être économes et rigoureux dans leur gestion de l’eau et des matériaux. Ces rudiments étaient enseignés à tous, et ce, dès le plus jeune âge. Chaque déchet produit était aussitôt réutilisé et passé au recycleur. Il en existait deux types : l’un pour les liquides et un autre pour les éléments solides. Eran ne disposait que du recycleur de liquide. Les recycleurs des éléments solides étaient volumineux et gourmands en énergie. Cependant, les dernières avancées technologiques acquises par les ingénieurs sur Daucus avaient permis de réduire leur taille. Désormais, les transporteurs, ces véhicules tout-terrain destinés aux colons, en étaient équipés.

 Une fois avalée son eau rafraîchissante, il passa son gobelet sous le nettoyeur. Cet appareil à pulsions soniques et émission d’ultraviolets évitait la prolifération d’agents pathogènes. Ensuite, il vérifia les quantités de vivres restants. Son rationnement était fructueux. Il pourrait encore tenir une bonne dizaine de jours. Devant cette bonne nouvelle, il se laissa tenter par son péché mignon. Une purée fraîche de canneberges des hauts plateaux daucusiens. Il programma le synthétiseur. Aussitôt, sur son PIM s’afficha le temps nécessaire à la confection de son plat. Différentes statistiques à l’écran montraient qu’il frôlait l’addiction. Mais il aimait tant ce goût sûr et amer. Il avait découvert cette baie lors de ses études en botanique sur Daucus. Depuis, il pouvait difficilement résister à cette friandise pour son palais.

 En attendant, il avala une galette énergétique, beaucoup moins savoureuse à son goût, et retourna vers l’ouverture sur le canyon. La pierre tenant la bâche avait encore roulé. Il pesta en la remettant en place. Au passage, il jeta un coup d’œil prudent dehors. Le vent soufflait un peu plus fort qu’à l’accoutumée. Il sentit son moral baisser d’un cran. Le ciel était pourtant clément. Les rayons matinaux de l’étoile Saruan commençaient à pénétrer dans le canyon, révélant de superbes nuances orangées sur les parois rocheuses. Il remarqua quelques plantes sur la façade opposée se positionner pour profiter au maximum de cette source d’énergie. Elles se protégeaient des vents dominants dans les quelques niches et recoins à leur disposition. « Héliotropisme » ; ce mot fusa dans son esprit. Cette capacité étonnante qu’ont les plantes cherchant à capter la lumière de leur étoile avait une valeur universelle à ses yeux. Il aimait, lui aussi, cette sensation de douce chaleur que donnait sans retenue Saruan. Mais il faudrait patienter jusqu’à la fin de l’après-midi pour y goûter. Les vibrations de son pupitre d’information mobile le tirèrent de sa rêverie. Le synthétiseur avait terminé la préparation de son plat favori.

 À l’origine développés sur Mars, les synthétiseurs de nourriture avaient révolutionné la manière de s’alimenter d’une partie de l’humanité. Cette technologie avait mis un terme à l’asservissement animal à destination de l’alimentation humaine. En conséquence, elle libérait, en partie, l’Homme dans ses volontés de conquérir d’autres lieux dans l’univers. Il était en effet impensable d’emporter toute une ménagerie pour se nourrir. Cela avait une conséquence non négligeable. Les humains avaient subi des changements profonds de métabolisme et du réseau gastrique et entérique. Ils mangeaient bien moins que leurs ancêtres terriens mais cela leur profitait plus. Leur appétit avait changé d’horizon.

 Pourtant, Eran devait conserver des traces de ce passé bien lointain. Il salivait d’avance devant le bol rempli de la friandise qu’avait libéré la machine. Il y plongea ses longs doigts et se régala tout en plissant de plaisir ses yeux en amande.

Après avoir vérifié le matériel et compilé les données dans son PIM, Eran sentit de nouveau poindre une vague de mal-être. Il utilisa aussitôt les techniques acquises lors de ses séances de préparation dans le centre de l’ensemencement de Nassine, la capitale de Daucus. Cependant, bien qu’elles fussent efficaces à plusieurs reprises, il sentait qu’elles touchaient à leurs limites. À quoi bon, je suis seul, pensa Eran. Telle une pulsion émanant du plus profond de son être, il hurla. Puis surgit un rire nerveux. Puis, il hurla de nouveau. Il sentait des larmes rouler sur ses joues. La digue avait cédé. Il s’effondra. En pleurs, il atteignit difficilement sa couchette. Enfin, il se recroquevilla, parcouru de soubresauts. Cette crise eut raison de ses forces. Aussitôt, sa combinaison afficha des flèches jaunes afin d’indiquer un changement d’état de santé.

 Ces vêtements de haute technologie étaient souples et légers. Ils agissaient comme des régulateurs médicaux pour leurs porteurs. Capables de prouesses médicales, les combinaisons vérifiaient en permanence l’équilibre biochimique de leur hôte. Dans le cas d’Eran, elle remarqua le désordre qui provoquait les tremblements. En corrélation avec la position allongée d’Eran, les systèmes médicaux intégrés diffusèrent une légère dose de calmants. En conséquence, la sédation endormit le jeune homme épuisé.

 À son réveil, la journée était déjà bien avancée. Il se dépêcha de s’occuper à diverses tâches pour ne pas retomber dans le même état d’esprit. Il faut que je me change les idées, je vais revérifier l’ensemble des cellules d’énergies, s’ordonna-t-il. Il s’attela à la tâche avec un zèle que son décurion aurait apprécié. Il chassa aussitôt son image de son esprit.

 « Quatre et non six ! » dit-il soudain tout haut.

 Comment avait-il pu commettre une erreur si évidente ? La référence qu’il utilisait depuis son arrivée et son installation dans cette partie du canyon était fausse. Il avait surestimé ses capacités et rentré la mauvaise valeur lors de son installation dans son refuge. Il prit de nouveau son contacteur et l’appuya rapidement sur chaque conteneur énergétique. Cela ne faisait plus aucun doute. Elles contenaient chacune seulement quatre cellules. Ce constat changeait beaucoup de choses. Il fallait revoir sa consommation à la baisse. Ainsi, une sortie pour rejoindre le transporteur devenait probablement nécessaire plus tôt que prévu. Des conteneurs énergétiques devaient encore y être disponibles. D’un autre côté, ces derniers jours, le fait de rester dans son refuge à flanc de falaise lui pesait de plus en plus. Mais la situation météorologique n’était pas en sa faveur. Les puissants vents contrecarraient quotidiennement ses plans.

 Saruan-c avait tous les atouts nécessaires à l’implantation de l’humanité à sa surface. Cependant, son atmosphère montrait, çà et là, des perturbations perpétuelles et difficilement prévisibles. Il en résultait sur une grande partie de la planète des masses d’air s’entrechoquant avec violence et resserrant les isobares en quelques heures. Finalement, le vent faisait partie intégrante de la vie saruannaise. Les accalmies étaient grandement appréciées par les colons, qui en profitaient, notamment, pour réaliser les diverses opérations de maintenance. Un problème s’ajoutait pour Eran. Le canyon provoquait une accélération du vent et le chargeait en particules. Sous-équipé pour les affronter, Eran devait prendre son mal en patience. Pourtant, l’état de ses réserves d’énergie ne permettait pas d’attendre trop longtemps. La prochaine accalmie serait la bonne. En attendant une hypothétique sortie, Eran continua son inventaire minutieux. Ses appareils étaient dans un bon état général, ce qui le rassura sur le moment. En effet, ses efforts n’étaient pas vains, il prenait un soin particulier à protéger son équipement de la poussière charriée par le vent qui s’infiltrait par l’ouverture principale de son refuge. Malgré toute son attention, elle parvenait à passer par la bâche qui couvrait l’unique issue.

 Il s’équipa de son rasoir de fortune pour s’atteler à la tâche importante du jour : se raser. Lentement, il fit glisser la lame du couteau. La sensation était désagréable au possible. Il parvenait péniblement en serrant les dents à couper sa courte barbe par petites touffes successives. Régulièrement, il frottait énergiquement sa mâchoire de plus en plus meurtrie. Il répéta l’opération à plusieurs reprises. Du temps, il en disposait. Personne ne viendrait le déranger. De son côté, la combinaison ne réagissait pas. La douleur n’était pas assez forte pour la faire entrer en action. Il termina sa séance de coupe. Puis ramassa et stocka les déchets pour les proposer à un recycleur de solides ultérieurement. Bien qu’encore sensible, il ne sentait plus la démangeaison que sa barbe avait provoquée à son réveil. Il pointa son PIM en direction de son visage pour observer le résultat. Il était sans appel : affreux. Le noir de sa pilosité n’aidait en rien.

 « On repassera pour l’esthétique. Au moins, je ne me suis pas coupé », dit-il tout haut en parlant à son image.

 Les rayons de Saruan s’estompaient peu à peu, replongeant le canyon dans un crépuscule nouveau. Les jeux de couleurs étaient féériques. Un bleu profond, où commençaient à scintiller quelques étoiles, se détachait sur la surface orangée du canyon. Pourtant, c’était le moment de la journée qu’il redoutait le plus. En effet, la faune locale s’activait toujours au crépuscule saruannais. Il se prépara rapidement une galette énergétique et se désaltéra. Il sentait une certaine frayeur monter en lui. Une crainte ancienne, profonde, ancrée depuis son plus jeune âge. À partir de son pupitre d’information mobile, il régla de nouveau les détecteurs. Ils l’avertiraient en cas d’approche d’un animal quelconque.

 Les colons du camp embryonnaire Alpha, tête de pont entre le Markind Epsilon Eridani et Saruan-c, avaient déjà établi un beau recensement de la faune et de la flore de leur nouvel environnement. La nature s’était montrée généreuse sur cette planète. Les formes et les couleurs variaient entre les différentes espèces. La végétation était luxuriante avec des configurations inédites. Saruan-c offrait un magnifique terrain de jeu aux biologistes de tout rang. D’ailleurs, Eran, en tant que botaniste de sa décurie, était aux anges dans les premiers temps de la colonisation. La faune présentait aussi une grande variété. Cependant, certaines espèces se montraient particulièrement agressives. Dans ces conditions, les cubes d’armements avaient été déployés dès les premiers instants. La mort de plusieurs colons avait marqué profondément la toute jeune colonie dans sa chair. En conséquence, des parois infranchissables pour ces bêtes féroces avaient été dressées tout autour du camp. Il fallait en effet protéger ce lieu. Il marquait le premier pas de l’humanité sur Saruan-c.

 À proximité du camp embryonnaire Alpha, se dressaient les deux premières graines qui avaient délivré les humains sur Saruan-c. Elles seraient les ultimes refuges des colons en cas de grave crise. De fait, elles indiquaient que l’ensemencement était ainsi à sa deuxième phase. Ces imposantes structures ovoïdes contenaient les réserves nécessaires pour une installation pérenne des Hommes sur cette nouvelle planète. Malgré les premiers temps endeuillés, l’ensemencement s’était déroulé paisiblement. La première centurie, menée par le centurion Dévitry Pishard, premier humain à avoir posé le pied sur Saruan-c, à sa sortie de la première graine, avait rapidement installé les frêles habitats du camp embryonnaire avec une efficacité remarquable. Une fois le site aménagé et sécurisé, au bout de quelques mois, la deuxième graine s’était posée sans encombre. Eran en était sorti tout émerveillé par son nouvel environnement.

Comme chaque soir, Eran serrait son arme contre lui. Il n’avait jamais eu encore l’occasion de s’en servir en dehors des exercices simulés sur le markind ou de ceux effectués sur le camp embryonnaire Alpha. Assez légère et maniable, elle était équipée d’un système de visée automatique qui permettait à n’importe quel colon, entraîné ou non, de se défendre aisément. Elle projetait un flux de rayonnements bref mais puissant. La faune agressive locale en avait fait les frais à plusieurs reprises.

 Eran redoutait l’attaque d’une forme de scolopendre géante. L’animal présentait en effet des similitudes avec cette espèce terrienne, mais dans une forme beaucoup plus imposante, moins longue et plus primitive. En revanche, elle ne se montrait pas exclusivement nocturne et appréciait les lieux humides. L’animal pouvait surgir d’eaux peu profondes pour surprendre des proies. Deux malheureux colons en avaient fait la démonstration.

 Une fois de plus, les biologistes et exobiologistes purent prouver que la nature a tendance à répéter des schémas de développements similaires. Et ce, bien que des années-lumière séparent les différentes poches de vie dans l’immensité de la Voie lactée. Déjà sur Daucus, la planète d’origine des colons, les spécialistes avaient rencontré des espèces qui s’approchaient fortement d’anciennes espèces terriennes, mais dans une tout autre échelle. A contrario, Saruan-c frôlait la réplique du silurien terrien, un rêve de paléontologue. L’extinction de masse qui avait touché les espèces primitives terriennes n’avait pas eu lieu ici. Il n’était pas rare pour les colons de croiser, dans les eaux saruannaises, des proches parents des trilobites. Ainsi, sur cette planète, l’évolution silurienne avait pu faire son office sans interruption brutale.

 L’endroit qu’avait choisi Eran n’était pas anodin. La cavité naturelle où il s’était réfugié se trouvait en hauteur. Les scolopendres saruannaises ne pouvaient l’atteindre. En effet, elles n’avaient pas réussi à franchir les barrières de protection du camp embryonnaire Alpha qui ne dépassaient pas les trois mètres de hauteur. Il se trouvait au moins à cinq mètres du sol. D’ailleurs, ce point n’avait pas facilité son installation. En addition à ces phases d’escalade, son pseudo-confort avait été possible après quelques allers-retours rapides vers le campement temporaire de sa décurie, monté lors de leur arrivée à l’entrée du canyon. Cette sécurité était toute relative. Eran restait vigilant et ne trouvait pas de tranquillité dans le sommeil. Aux aguets, il dormait par fractions. D’où sa fatigue qui s’accumulait au fil des jours. Il le savait. Les risques d’accidents ou d’erreurs augmentaient exponentiellement dans ces situations. Sa grotesque erreur, mais heureusement sans grande gravité pour sa survie, concernant les cellules d’énergie des conteneurs, le démontrait.

 Il vérifia une nouvelle fois ses capteurs et son arme. Il cala une énième fois la grosse pierre qui bloquait la partie inférieure de la bâche scellant son habitat. Puis il s’allongea sur sa couchette. La nuit saruannaise recouvrait désormais le canyon. On pouvait déceler, ici ou là, des bruissements, lorsque les bourrasques de vent se calmaient. On croyait détecter de petits mouvements. Comme souvent, l’environnement nocturne leur donnait, même aux plus anodins, un contour sinistre. Ils provoquaient chez le botaniste une crainte et une angoisse. Toutefois, la fatigue eut raison de lui une nouvelle fois.

 Eran observait, retranché et totalement silencieux, le passage d’un animal inconnu. La peur l’habitait. Ses détecteurs avaient fonctionné comme prévu. Depuis son réveil en sursaut, il restait figé derrière la bâche. La masse sombre se dirigeait vers son refuge. Elle évoluait doucement et ne semblait pas avoir senti la présence du jeune humain. La nuit saruannaise, sans lune, ne donnait pas une luminosité suffisante. Pour compenser, les colons utilisaient des diffuseurs d’ondes hors spectre lumineux. Couplés aux détecteurs, ils répondaient à la maxime daucusienne « Voir et entrevoir ». En outre, elles offraient deux avantages : elles laissaient indétectable la présence humaine à la faune sensible à la lumière visible, et évitaient d’interférer sur leur environnement. Pour les colons, ce n’était pas un problème. L’humaniformation avait renforcé la sensibilité des yeux aux ondes utilisées. Eran pouvait donc aisément distinguer l’animal. Cependant, il se trouvait encore à une distance respectable. Le jeune homme serra la crosse de son arme de sa main droite. Allongé, il sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine. Il fixait l’animal inconnu qui, inexorablement, se rapprochait. Soudain, dans un mouvement rapide, la masse noire fila en bas de son refuge. Un frisson lui parcourut l’échine. Un bruit de carapace brisée et un léger couinement le fit sursauter. Aussi rapidement qu’il était apparu, l’animal repartit. Quelques mètres plus loin, il posa au sol sa proie, morte. Il tourna la gueule dans la direction d’Eran. Le jeune humain ne put soutenir le regard de l’animal très longtemps. Le mélange entre un lézard et un arthropode se présentait à lui. Une longue et grande bouche à faire pâlir les plus féroces animaux terriens. Sur Daucus, il existait bien des prédateurs, mais ils avaient pour eux d’être gracieux et de très petite taille. Au contraire, sur Saruan-c, en cet instant, il s’agissait d’une vision cauchemardesque. Il m’a senti, il m’a senti, se répétait intérieurement le botaniste. Mais la bête mit fin à l’entrevue. Elle repartit rapidement après avoir récupéré son repas dans sa large gueule. Quelques instants plus tard, déjà, au loin, il pouvait observer la même scène de prédation.

 Eran resta là sans bouger encore un moment. Il n’avait plus de notion du temps. Il réagissait comme à l’aube de l’humanité quand de grands prédateurs s’approchaient un peu trop près des habitations, prostré et l’arme à la main. Il se répéta à quelques reprises : Il m’a senti, il va revenir, je ne peux plus rester ici.

 Cette nuit-là fut la plus longue qu’il connut. L’apparition de la faible lueur matinale sonna enfin la libération dans son esprit. Il faut que je me repose, je dois sortir trouver un autre abri. Il se releva difficilement, ankylosé et épuisé par la lutte contre le sommeil. Il s’allongea et se laissa emporter, vaincu.

 À son réveil, la peur s’était tarie. Il se laissa de nouveau tenter par la purée de canneberges, son péché mignon. Ce fut pour lui un moment salvateur qui le ramenait, à des années-lumière de sa caverne, sur les hauts plateaux daucusiens. Il ferma les yeux et les odeurs de la végétation de Daucus lui revinrent, puissantes. Quelle folie. Quelle folie j’ai fait de quitter ce paradis. Il sentait les larmes couler sur ses joues. Il ressentit de nouveau une crise de nerfs poindre. Il reprit ses esprits en mobilisant ses longues séances d’entraînement psychologique. Appliqué par le jeune homme avec la plus grande concentration possible, le souffle lent lui permettait de retrouver progressivement le contrôle sur son esprit et ses membres.

 Il pianota rapidement sur son PIM, après avoir reposé, devant lui, le bol métallique, ayant contenu son doux nectar. Je dois en savoir plus sur cet animal. Il est peut-être inoffensif, pensa-t-il. Il parcourut les différentes entrées concernant les récentes découvertes des colons sur Saruan-c. Il balaya les différents domaines scientifiques pour ne garder que celles concernant la zoologie et surtout l’éthologie.

 Les biologistes de la colonie avaient déjà effectué un grand nombre de relevés. En presque une année standard, les scientifiques avaient parcouru de nombreuses zones de la planète. Cependant, cela ne représentait qu’une infime portion de ce qu’il restait à découvrir. Il fallait affiner les résultats, comparer, classifier et archiver. De nombreux spécimens étaient envoyés sur le camp embryonnaire pour une primo-analyse. Les biologistes sur place ne chômaient pas. Passé les premiers moments pleins de bonne volonté et d’énergie débordante, les timides et légères plaintes se transformèrent bientôt en ras-le-bol général, malgré un protocole clair en ce qui concernait le transport de fret vers le vaisseau mère. Devant la tournure que prenait la contestation, Octavie Lifra, la responsable de l’ensemencement, décida d’assouplir les directives. Ce qui ne fut pas du goût des deux centurions et en particulier de Hugo Leblanc, qui menait la seconde vague de colons sur la surface de la planète. Désormais, le Markind Epsilon Eridani arrivait en support avec ses laboratoires avancés et les membres d’équipage spécialisés dans ce domaine. À bord, ces derniers furent ravis de toucher enfin du bout des doigts la vie saruannaise. En parallèle, les archivistes compilaient, avec avidité, toutes ces nombreuses informations dans l’Encyclopedia Humanis Epsilon Eridani.

 Cette banque de données trônait au cœur de chaque markind. Elle était la mémoire partagée des ancêtres et contenait le savoir humain de cette lignée de markinds. Chaque colon ou membre d’équipage s’y référait et l’alimentait en permanence. Le rôle des archivistes était de la maintenir exempte d’incohérences et constamment répliquée. La phase « Deux » de l’ensemencement de la planète comportait la constitution d’une copie de l’Humania, comme les humains la nommaient plus couramment, sur le camp embryonnaire Alpha. Une tâche titanesque en soi.

 En indiquant les différents éléments perçus de l’animal, Eran commençait à voir apparaître quelques spécimens. Une nouvelle fois, un frisson lui parcourut l’échine lorsque l’animal à la gueule terrifiante fit son apparition sur l’affichage de son pupitre d’information mobile. Les renseignements étaient parcellaires, mais il pouvait en déduire quelques grandes lignes. Sa spécialité était la flore et non la faune. Cependant, sa formation incluait une bonne base de zoologie pour comprendre les interactions et les symbioses entre les différentes espèces vivantes. Ce qu’il lut le rassura un peu. Bien que d’apparence terrible, cet animal semblait apprécier les crabes terrestres qui pullulaient dans la région. Aucune attaque ou agression n’avait été remontée. Il termina sa lecture. En bas était noté le nom du colon ayant consigné ces informations : Lio Chen. Il sentit son cœur se serrer. Merci Lio. Tu me manques tellement, pensa-t-il, profondément ému.

 Eran avait passé les quatre dernières années standards à bord du Markind Epsilon Eridani en compagnie de trois centuries d’humains. Il faisait partie de la seconde vague de colons qui débarquerait sur Saruan-c. Bien que solitaire, il s’était lié d’amitié avec plusieurs passagers, dont Lio Chen. Rapidement ce lien entre eux se renforça. Cette jeune femme, spécialiste en zoologie et biologiste, avait un caractère affirmé et bousculait volontiers le calme Eran. Ils partageaient de nombreux moments ensemble en utilisant les distractions qui ne manquaient pas sur le Markind Epsilon Eridani.

 Lors de leur arrivée en orbite autour de Saruan-c, Lio avait été totalement subjuguée par les premières données qui remontaient des sondes d’observations. La vie y était florissante et d’une vigueur insolente. On y retrouvait une composition évoluée du Silurien, une période géologique reculée de la Terre. La planète d’un bleu et d’un vert éclatants semblait ne pas avoir connu d’extinction de masse. Ainsi, des hypothèses du développement des espèces se confirmaient. La nature avait répété le modèle qu’elle avait initié dans le système solaire, mais cette fois sans interruption. Devant ces promesses de découvertes à venir, Lio ne tenait plus en place. Lors de son embarquement dans la première graine, Eran avait sensiblement accusé le coup. Ils ne se reverraient que dans plusieurs mois. Pourtant, elle affichait un large sourire devant la profusion de vie saruannaise à étudier.

 Le botaniste s’autorisa une nouvelle phase de repos. À l’extérieur de son refuge, la vie suivait son cours. Des animaux de toutes sortes sortaient de leur cachette. Certains ressemblaient à s’y méprendre à des arthropodes terriens. Des insectes volants de toutes tailles reprenaient possession des cieux, profitant des plantes aux alentours. Ces dernières se paraient de tous leurs atouts pour se montrer le plus désirable possible. Cette situation au sein du canyon était inédite depuis l’installation d’Eran dans sa caverne. Et pour cause : le vent s’était tu.

 Eran ne réagit pas tout de suite. Allongé, il regardait les irrégularités du plafond, il pouvait parfois y rester plongé plusieurs minutes, croyant y percevoir des visages, des animaux créés par son imagination. Il baissa les yeux et regarda la bâche enfin immobile. Puis la pierre ayant roulé plus loin.

 « Une accalmie, c’est une accalmie ! » cria-t-il d’un ton plein de surprise.

 Il se leva d’un bond et prépara à la hâte le matériel dont il aurait besoin lors de sa sortie. Il bourra de quelques galettes énergétiques supplémentaires le sac qu’il fixa à son dos. Il avait, au préalable, préparé ce havresac standard qu’il avait déjà utilisé pour rapatrier du matériel lors de ses premiers jours dans le canyon. Le jeune botaniste avait ensuite effectué une sortie pour collecter quelques plantes et matériaux, en extraire les principes actifs afin d’alimenter son synthétiseur. Cette fois-ci, la chance lui souriait, la matinée était à peine entamée. Il éteignit les différents appareils et positionna les conteneurs énergétiques en position de sécurité. Il y récupéra les deux cellules vides qu’il devrait recharger au transporteur. Cependant, trouver le véhicule, c’était là son problème le plus important. Il était introuvable et indétectable aux alentours. Cette fois-ci sera la bonne. Il faut que j’arrive à contacter quelqu’un, s’encouragea Eran. En effet, ses moyens de communication étaient limités par les perturbations combinées du vent chargé de poussières et la configuration du canyon. Il sortit prudemment de son logement temporaire en prêtant attention à refermer correctement l’accès. La descente rapide ne demandait pas une grande dextérité, mais juste une attention particulière. Il sauta d’un geste souple et se retrouva sur le sol du canyon. Étroit, il permettait le passage de deux hommes côte à côte. Il balaya du regard les environs en s’équipant de son arme. Allez courage, les prédateurs sortent majoritairement la nuit, tout en se rassurant.

 Il progressait prudemment. Il sentait l’appréhension monter au fur et à mesure de son avancée. Il ne voulait pas y passer de nouveau. Mais c’était un passage obligé pour tenter de retrouver le transporteur. Je ne regarderai pas. Je ne regarderai pas, se répéta-t-il. La fin du canyon approchait, il déboucherait bientôt sur la clairière, là où reposait sa décurie.

© Philippe Ruaudel

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